Je cambre les hanches, redresse le menton & marche lentement dans la rue. Il fait nuit, cette nuit sans lune & sans étoiles, le bruit diffus des vagues, la chaleur suave humidifie mon cou. Quelqu'un m'arrête, est-ce un homme ? Je crois. Il me parle, ses mots ne s'impriment pas, glissent sur moi. Je le regarde, droit dans les yeux. Je le vois animé d'une espèce de fièvre, je ne comprend pas. Il finit par s'en aller seul, parmi les lampadaires qui éclairent la ville. La senteur familière d'un plat cuisiné embaume l'air. Les larmes me montent. Je suis partie.
Mes pas me mènent à un plage, des reflets argentés scintillants ornent l'océan comme la plus belle des parures d'une femme. Je me laisse tomber sur le sable encore chaud, mes yeux se ferment, le sang me monte, mes tempes battent au rythme de mon c½ur. L'obscurité me noie, je m'endors en ayant toujours cette impression de mourir, d'espérer qu'enfin, ma bataille s'achève sur cette plage.
Les rayons du soleil se frayent un chemin à travers des rideaux de ma chambre & éclairent mon visage. Je me réveille douloureusement, chaque parcelle de mon corps est tendue, j'ouvre les yeux, tentant de me remémorer ma nuit. Une bribe, un instant me saute au crâne, quelqu'un, une fille. Je me souviens.
" Tu m'aimes ?
- Non.
- T'es pas dans ton état normal, j'aurais pas dû te demander ça.
- Je ne t'aime pas, sobre, défoncée, bourrée, peu importe. Je ne t'aime pas.
- Moi parfois, je t'aime.
- Tu veux que je te réponde quoi ?
- Rien. Au moins, tu le sais..
- Oui, j'le sais."
" Pourquoi tu pleures ?
- A ton avis ?
- J'ai pas d'avis. T'es chiante.
- T'es un monstre.
- Je sais.
- Ca t'fait rien de me faire mal ?
- Non.
- Oublie moi."
Je me souviens, cette discussion, la plage, ses mains dans les miennes. Je me souviens l'avoir repoussée, avoir craché mon venin à son visage. Je me souviens que c'est elle, qui m'a raccompagnée cette nuit là. Je me souviens l'avoir blessée. Puis, là, juste avant qu'elle s'en aille, devant ma porte.
" Pourquoi tu n'aimes personne ?
- Parce que c'est inutile. J'ai aimé tu sais, vraiment, j'ai aimé. Et puis ça m'a fait mal, tellement que la nuit j'arrivais pas à respirer. Alors j'ai renoncé.
- Alors pourquoi tu pleures ?
- J'pleure pas. J'suis morte, c'est pas des vraies larmes."
& son sourire, à cet instant, malgré tout, malgré ce qu'elle endure.
" Je suis contente.
- Pourquoi ?
- T'es pas insensible en fait, t'es comme un chat farouche.
- T'adores les chats.
- Ouais.
- Alors j'veux pas être un chat.
- C'est ça..."
Je me souviens l'avoir vue s'en aller, secouée par d'imperceptibles sanglots. Je n'ai pas honte, pas même mal. Juste une question qui résonne dans ma tête, comme un coup de hache s'abattant à chaque minute sur ma raison.
Depuis quand je suis comme ça ?